À chaque fois que Maranello secoue le cocotier, la planète automobile frôle l’infarctus. Souvenez-vous des cris d’orfraie lors de la présentation du Purosangue: «Un SUV chez Ferrari? Sacrilège!» Aujourd’hui, les listes d’attente s’allongent sur des kilomètres et le carnet de commandes est plein. Bis repetita aujourd'hui avec la Luce. À peine dévoilée, la première Ferrari 100% électrique se fait étriller par le tribunal populaire des réseaux sociaux et une partie de la critique, prompte à dégainer le qualificatif de «suppositoire aérodynamique» ou de «blob anonyme». Trop lisse, trop haute, pas assez agressive. Bref, pas assez Ferrari. Et si l’on prenait le contre-pied de ces lamentations un brin paresseuses? Car enfin, qu’attendait-on exactement de Flavio Manzoni et du studio LoveFrom de Jony Ive? Un énième coupé bas, bodybuildé, aux lignes féroces et aux ouïes béantes… totalement factices?
Dessiner une silhouette de berlinette thermique traditionnelle pour y loger des batteries aurait été un véritable aveu de faiblesse créative. Une imposture technique. Une rupture technologique majeure – le passage à l’électron – exige au contraire une rupture conceptuelle et stylistique tout aussi radicale. N’aurait-ce pas été infiniment plus choquant, voire grotesque, de nous vendre le grand frisson visuel d’une hypercar thermique vrombissante pour n'émettre, au final, que le sifflement d’un tram? En choisissant l’architecture cab-forward et cette cellule bi-corps ultra-fluide, Ferrari assume son époque. C’est une grande GT à 5 places, pensée pour l'efficience aérodynamique, qui optimise l’espace extraordinaire offert par sa plateforme à quatre moteurs.
En bien ou en mal, l’important c’est qu’on en parle dit-on, et sur ce point, la Luce a d’ores et déjà gagné son pari…
Et à l’intérieur, quel coup de maître! Loin des dalles numériques impersonnelles qui envahissent jusqu’aux productions de prestige, Ive a réintroduit la haute horlogerie: de vrais boutons en alu usiné, de vrais Manettino physiques. Une ergonomie «post-digitale» d’une intelligence rare, qui tend à démontrer que l'émotion peut survivre à la disparition du V12. Alors oui, le design extérieur bouscule nos repères. Oui, il divise. Mais au-delà du bad buzz stérile, il reste une réalité implacable dans le marketing du luxe: en bien ou en mal, l’important c’est qu’on en parle.
Et sur ce point, la Luce a d’ores et déjà gagné son pari. Elle sature l'espace médiatique, fascine autant qu'elle irrite, mais elle ne laisse personne indifférent. Pendant que les puristes se déchaînent sur place publique, la clientèle-cible, elle, ne boude pas son plaisir. Les bruits de couloir qui parviennent de Modène sont clairs: les carnets de commande se remplissent à la vitesse d’une recharge éclair. Les collectionneurs et une nouvelle génération d’acheteurs fortunés ont parfaitement compris que la Luce n'est pas un reniement, mais le premier chapitre d'une nouvelle ère. L'histoire jugera, mais Ferrari a maintes fois prouvé qu’elle maîtrisait comme personne les codes du marketing et des stratégies commerciales. En tout cas, si le silence est d'or, la marque a déjà trouvé le moyen de le rendre particulièrement rentable.
