L’avantage de l’âge – ou de l’expérience, biffez la mention inutile – est d’avoir connu plusieurs ères automobiles. Car oui, l’automobile aussi traverse ses âges sombres, ses renaissances et ses longues traversées du désert. Lorsque j’ai débuté dans le métier, au début des années 90, jeune journaliste encore marqué par mon passage parisien à L’Action Auto-Moto, nous parlions dans les essais de sujets aujourd’hui devenus presque anachroniques. Les chronos, les 1000 mètres départ arrêté, les vitesses de pointe, les angles de chasse et de carrossage, le tarage des amortisseurs, la précision de direction, la tenue de cap ou encore la vivacité du train arrière. Même pour une modeste Peugeot 106 1.0. C’était ainsi. C’était la norme. Cette culture s’est confirmée à mon arrivée au Moniteur Automobile, à Bruxelles. Je me souviens encore du premier comparatif auquel j’ai participé sous la houlette de Jean-Jacques, rédacteur en chef de l’édition française. Deux jours à traverser la France profonde, départementales et autoroutes confondues, avec cette étrange habitude de regarder davantage le paysage par les vitres latérales que par le pare-brise. Audi S6, Mercedes E500, BMW M5… Et le soir, à l’hôtel, les mêmes débats passionnés que pour la petite Peugeot: sous-virage, motricité, équilibre du châssis, endurance des freins ou qualité des pneumatiques. Les débriefings tenaient souvent du pugilat intellectuel, mais un pugilat nourri par de vrais passionnés. Cette époque a disparu. Ce n’est pas un regret, simplement un constat.
Puis vinrent les normes: émissions, consommation, dépollution, cycles WLTP. L’automobile s’est mise à parler comme une administration fiscale, en grammes de CO₂ et en malus. Ensuite arrivèrent les SUV. Ou plutôt l’ère du renoncement dynamique perché sur de grandes jantes. Habitabilité, volume de coffre, connectivité, ports USB: voilà ce qui devint essentiel. Le comportement routier? Une préoccupation de dinosaure. Quant à qualifier un SUV de «sportif», je m’y suis toujours refusé. On peut aussi parler d’un paquebot agile ou d’un buffet gastronomique diététique, mais il faut alors accepter de sombrer dans la poésie absurde. Puis survint le stade terminal: le SUV électrique chinois. Ces objets roulants interchangeables dont le design évoque un électroménager premium. Des voitures conçues avec la personnalité d’un lave-linge et l’émotion d’une notice IKEA traduite du mandarin par une intelligence artificielle dépressive. Là encore, aucun regret dans ces lignes. Seulement le constat d’une époque où l’automobile a cessé d’être une passion pour devenir un équipement domestique connecté. Jusqu’à récemment.
Sur les petites routes de l’arrière-pays barcelonais, j’ai redécouvert le plaisir presque oublié de jouer avec une voiture...
Lors des premiers essais de la Cupra Raval VZ Extreme, j’ai entendu quelque chose que je croyais disparu: des ingénieurs parler de différentiel autobloquant, de carrossage négatif accru, de voies élargies, de centre de gravité ou encore de mise au point du freinage. Bref, des gens qui reparlaient enfin de comportement routier sans donner l’impression de réciter une brochure marketing. Évidemment, la méfiance restait de mise. L’industrie automobile moderne a fait du storytelling un art martial. Mais cette fois, surprise: ce n’était pas du baratin. Sur les petites routes de l’arrière-pays barcelonais, j’ai redécouvert le plaisir presque oublié de jouer avec une voiture. Oui, une électrique. La rigueur du châssis, la précision du train avant, l’efficacité générale, cette capacité à provoquer un sourire sincère au volant: tout cela existait encore. Certes, l’époque d’un VTEC de Civic hurlant à 8000 tours appartient sans doute au passé. Mais celle du plaisir de conduite pourrait bien refaire surface. Et si cette Cupra Raval VZ, avec les Alpine A290, Abarth 600e, Peugeot E-208 GTI, Opel Corsa GSE ou future Volkswagen ID. Polo GTI, annonçait le retour d’une espèce que l’on croyait disparue? Celle des petites sportives capables de provoquer des débats passionnés autour d’un train arrière mobile ou d’un freinage perfectible. L’histoire est un éternel recommencement, dit-on. Peut-être assistons-nous simplement au retour du plaisir automobile après des années d’anesthésie normative. Allez savoir…