Le paysage automobile belge, traditionnellement pragmatique, traverse une zone de turbulences structurelles où l’idéal écologique se heurte frontalement à la réalité des portefeuilles. Alors que les instances européennes maintiennent peu ou prou le cap vers le «tout à l’électrique», la dernière mouture de l’étude Global Automotive Consumer Study de Deloitte agit comme un révélateur d’une fracture sociale grandissante. En Belgique, le véhicule électrique à batterie (BEV) ne semble plus être une simple affaire de technologie, mais un marqueur social.
Le bastion thermique des foyers modestes
Les chiffres sont sans appel et témoignent d’une stagnation qui interroge. En 2026, l’appétit des Belges pour l’électrique pur ne progresse que d’un souffle, passant de 11 % à 12 % des intentions d’achat en un an. Derrière cette moyenne de façade se cache une disparité de revenus qui dicte les choix de mobilité. Pour les ménages dont les revenus annuels sont inférieurs à 27.000 €, le moteur à combustion interne (ICE) demeure le refuge absolu: 59% d’entre eux comptent y rester fidèles, tandis qu’un infime 6% ose envisager le passage à l’électrique.
À l’opposé du spectre, un cinquième des foyers les plus aisés (revenus supérieurs à 48.100 €) s’apprête à franchir le pas de l’électrification. Cette dichotomie souligne un risque majeur: celui d'une transition énergétique qui, loin de fédérer, accentue les clivages. Comme le souligne Aled Walker, Automotive Leader chez Deloitte Belgium, les bénéfices de l’électrification – qu’il s’agisse de la réduction des coûts d’usage ou de l’accès aux zones de basses émissions – semblent aujourd’hui réservés à une élite financière.
L’occasion, cet obscur objet du désir
Face à des prix du neuf jugés prohibitifs par 43% des sondés, le salut semble résider dans le marché de l’occasion. Près de 37% des Belges privilégient cette voie, un chiffre qui grimpe à 55% chez les 18-34 ans. Pourtant, le bât blesse: le réservoir de BEV de seconde main demeure famélique et suscite une méfiance tenace. L’incertitude quant à la pérennité des batteries haute tension et le coût potentiellement exorbitant de leur remplacement agissent comme des repoussoirs pour ceux dont la marge de manœuvre financière est étroite.
Dans ce contexte, la fidélité aux blasons s’étiole au profit de la rationalité économique. Près de la moitié des conducteurs belges possèdent aujourd'hui un véhicule d'une marque différente du précédent. La qualité et le prix supplantent désormais l'image de marque, reléguée au rang de considération secondaire pour seulement 16% des acheteurs.

La prudence technologique : le logiciel au service de la longévité
Si le Belge est pragmatique sur le plan financier, il l’est tout autant face à la numérisation croissante de l’automobile. Comparativement à nos voisins, nous restons les plus sceptiques face aux «Software Defined Vehicles» (véhicules définis par logiciel). Seuls 31% des répondants y voient une utilité réelle, et l’intérêt pour les services connectés intégrés stagne à un modeste 19%.
Toutefois, une lueur d’intérêt brille pour les mises à jour à distance (Over The Air - OTA), non pas pour le divertissement, mais pour la sécurité (43%) et la prolongation de la durée de vie du véhicule (45%). Le logiciel est ici perçu comme un outil de durabilité plutôt que comme un gadget de consommation. Cette prudence se double d’une vigilance accrue sur la protection de la vie privée: l’usage des caméras embarquées et des données biométriques suscite l’inquiétude de près d’un Belge sur deux.
Le concessionnaire, dernier garant de la confiance
Malgré cette mutation technologique, le lien physique avec le réseau de distribution reste primordial. 68% des Belges continuent de confier leur monture à un concessionnaire agréé. Ce choix n’est pas dicté par l’apparat, mais par une quête de transparence et de compétence technique. Dans un monde automobile de plus en plus complexe et onéreux, le besoin d'un interlocuteur de confiance, capable d'expliquer une facture et de garantir un entretien de qualité, demeure le socle immuable de l’expérience client.
En somme, la Belgique de 2026 dessine le portrait d'un marché en attente de démocratisation. Si l'offre ne rencontre pas les impératifs budgétaires des classes moyennes et modestes, l'ambition de décarbonation du parc automobile risque de rester une promesse lettre morte, piégée entre des aspirations écologiques et des réalités économiques divergentes. (Source : Global Automotive Consumer Study – Deloitte)